Depuis plusieurs semaines, la scène se répète dans de nombreux supermarchés. Là où s’alignaient autrefois des dizaines de boîtes d’œufs, il ne reste parfois qu’un panneau laconique : « rupture temporaire ». Une situation frustrante pour les consommateurs, d’autant plus surprenante que l’œuf est l’un des produits les plus basiques du quotidien.
Selon la Fédération du commerce et de la distribution, la filière fonctionne aujourd’hui sous une tension extrême. « À la moindre contrariété, il y a des répercussions immédiates sur les rayons », reconnaît l’organisation. Et en ce début d’année, les contrariétés n’ont pas manqué.
Une consommation qui grimpe depuis plusieurs années
Les Français mangent de plus en plus d’œufs. En 2025, la consommation a atteint un record avec 235 œufs par habitant en moyenne, bien au-dessus de la moyenne mondiale. Une tendance amorcée pendant la crise sanitaire, lorsque les ménages se sont tournés vers des aliments simples, économiques et faciles à préparer.
Mais le succès de l’œuf ne s’explique pas uniquement par son prix. Les discours médicaux sur le cholestérol se sont adoucis, les sportifs le plébiscitent pour son apport en protéines, et son image de produit « sain et pratique » s’est imposée dans les cuisines françaises. Résultat : la demande augmente année après année, sans réel retour en arrière.
Une production à bout de souffle
Face à cet appétit grandissant, la production peine à suivre. Après une hausse notable entre 2022 et 2023, la cadence s’est ralentie, voire inversée. La filière avicole n’a jamais totalement retrouvé son niveau d’avant 2021, fortement marqué par les épisodes successifs de grippe aviaire qui ont décimé de nombreux élevages de poules pondeuses.
Même si la situation sanitaire s’est améliorée, d’autres obstacles persistent. La suppression progressive des cages, au profit de modes d’élevage jugés plus respectueux du bien-être animal, nécessite davantage de surface. Conséquence directe : moins de poules dans les bâtiments et donc moins d’œufs produits, malgré des infrastructures modernes.
Le paradoxe français
La situation n’en est que plus déroutante. Avec plus de 15 milliards d’œufs produits chaque année, la France reste le premier producteur de l’Union européenne. Un leadership qui contraste avec les étals vides observés par les consommateurs.
Ce paradoxe alimente les incompréhensions et les critiques. Comment un pays capable de produire autant peut-il se retrouver confronté à des pénuries ponctuelles ? Pour les professionnels, la réponse est claire : la filière fonctionne à flux tendu, sans véritable marge de manœuvre en cas d’imprévu logistique, climatique ou sanitaire.
Plus de poulaillers, une solution controversée
Pour sortir de l’impasse, l’interprofession estime qu’il faudrait augmenter progressivement le nombre de poules chaque année, ce qui implique la construction de nouveaux poulaillers sur l’ensemble du territoire. Une demande relayée par le CNPO, qui appelle à simplifier les démarches administratives.
Le gouvernement a répondu favorablement. La ministre de l’Agriculture, Anne Genevard, a promis la création d’un poulailler supplémentaire par département et par an jusqu’en 2030. Une annonce accueillie avec soulagement par la filière, mais loin de faire l’unanimité dans les campagnes.
Car chaque nouveau projet suscite des oppositions locales. Nuisances, odeurs, impact environnemental : les craintes sont nombreuses et alimentent des tensions parfois vives entre riverains et porteurs de projets.
Une question qui divise
La pénurie d’œufs révèle ainsi un dilemme plus large. Faut-il accepter davantage d’élevages pour garantir l’approvisionnement alimentaire, ou limiter leur développement au nom de l’environnement et de la qualité de vie ? Entre exigences de consommation, contraintes écologiques et attentes sociétales, la filière se retrouve à la croisée des chemins.
Une chose est sûre : tant que cet équilibre ne sera pas trouvé, les messages de « rupture temporaire » risquent de continuer à fleurir dans les rayons, rappelant aux consommateurs que même les produits les plus simples peuvent devenir rares.
Sources
AFP
CNPO (Comité national pour la promotion de l’œuf)
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