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Après avoir passé 581 jours dans une prison russe, un chercheur français raconte l’enfer qu’il a vécu


Pendant près de deux ans, un chercheur français a vécu l’enfermement, la peur et l’attente dans les prisons russes. Libéré le 8 janvier après 581 jours de détention, il raconte aujourd’hui ce qu’il a vu, ce qu’il a ressenti, et comment il a tenu. Un témoignage rare, brut, et profondément humain.

Lorsque Laurent Vinatier est arrêté en Russie à l’été 2024, sa vie bascule brutalement. Spécialiste reconnu de l’espace post-soviétique, le chercheur se retrouve plongé dans un univers qu’il connaissait jusqu’alors uniquement par ses travaux académiques. Cette fois, il ne l’observe plus. Il le subit.

Pendant 581 jours, il est privé de liberté, coupé de ses proches, enfermé dans un système pénitentiaire qu’il décrit comme opaque et imprévisible. Sa libération, intervenue le 8 janvier, met fin à une détention éprouvante, conclue par un échange de prisonniers avec le basketteur russe Daniil Kasatkin.

La promiscuité, premier choc de l’incarcération

Dès ses premiers jours de détention, le choc est frontal. Laurent Vinatier est placé dans une cellule occupée par quatorze hommes. Le manque d’espace, l’absence d’intimité et la tension permanente dessinent un quotidien oppressant. Pourtant, un détail va légèrement atténuer la violence du moment : sa maîtrise du russe.

Pouvoir parler la langue change tout. Les échanges sont plus directs, parfois plus humains. « Il y avait des hommes bons », confie-t-il, évoquant certains codétenus qui l’ont, à leur manière, protégé. Une solidarité fragile, mais vitale dans un environnement où chaque jour peut devenir une épreuve.

Le transfert qui fait basculer la peur

Après dix mois de détention, le chercheur est transféré dans une prison de transit située à environ 200 kilomètres de Moscou. Là, le décor change radicalement. Ce qu’il découvre dépasse tout ce qu’il avait connu jusque-là. Les conditions sanitaires sont quasi inexistantes, la misère omniprésente, la dangerosité palpable.

Il parle d’un lieu « innommable », où se concentrent la fragilité humaine et la brutalité du système carcéral russe. Cette période marque un tournant psychologique. L’angoisse devient constante, presque paralysante.

L’hôpital pénitentiaire, un lieu de toutes les angoisses

L’épisode le plus troublant survient lorsqu’il est isolé dans l’hôpital de la prison. Un endroit qui, loin de rassurer, alimente toutes les peurs. « Tout est possible ici », explique-t-il, évoquant la crainte d’être forcé à prendre des médicaments ou d’être empoisonné.

Dans cet espace clos, le silence est total, l’information inexistante. Trois semaines plus tard, il est renvoyé à Moscou, mais cette parenthèse laisse des traces durables. La sensation de perdre le contrôle sur son propre corps et son destin hante encore ses souvenirs.

Écrire pour ne pas sombrer

Pour survivre mentalement, Laurent Vinatier s’accroche à l’écriture. Il tient un journal, couche ses pensées sur le papier, invente des histoires. L’un de ses personnages s’appelle Marcel, clin d’œil discret à l’auteur qui l’accompagne aussi derrière les barreaux.

Car il lit. Deux volumes de À la recherche du temps perdu de Proust deviennent des refuges. Dans un quotidien marqué par la peur et l’attente, la littérature lui offre un espace de liberté intérieure, une respiration indispensable.

Une libération accélérée par une question publique

Fin décembre, à des centaines de kilomètres de sa cellule, un événement inattendu se produit. Lors d’une conférence de presse, un journaliste de TF1 interpelle directement Vladimir Poutine sur le cas du chercheur français.

Depuis sa prison, Laurent Vinatier n’en sait rien. Ce n’est que plusieurs jours plus tard que son avocat l’informe. Le président russe affirme alors ne pas être au courant du dossier et promet de se renseigner. Pour l’ancien détenu, le doute n’est permis : cette question publique a, selon lui, accéléré le processus de libération.

Après la prison, la reconnaissance et le silence

Aujourd’hui libre, Laurent Vinatier se dit profondément reconnaissant envers la France et les autorités françaises pour le suivi de son dossier. Mais son regard se tourne aussi vers ceux qui sont restés derrière les barreaux. Ces hommes croisés au fil des cellules, dont il n’oublie ni les visages ni les gestes.

Il promet de leur rendre hommage, peut-être par l’écrit. Car après 581 jours de silence imposé, les mots sont devenus son moyen de transmission. Et son témoignage, livré par fragments, rappelle une réalité que peu de voix osent raconter.

Sources

TF1 – Témoignage de Laurent Vinatier
Entretiens accordés par Laurent Vinatier après sa libération